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Comment est né ce projet ?
Claude Miller : L'envie est née en voyant Block Party de Michel Gondry, documentaire sur un concert qui s'est donné à New York, où l’on voyait notamment un marching band. Je me suis rendu compte à quel point j'aimais cette tradition des marching bands. Mais je me disais en même temps que ce n'était pas vraiment un sujet de film. Quand la campagne pour les élections présidentielles américaines a commencé, j'ai eu l'idée de donner la parole à ces jeunes gens composant les marching bands et de leur demander de se positionner par rapport à cet événement qu'ils étaient en train de vivre. On a donc décidé d'entamer le tournage trois mois avant les élections et d'accompagner les jeunes jusqu'au jour J.
Pourquoi avez-vous réalisé le film en collaboration avec Helena Cotinier et Pierre-Nicolas Durand ?
CM : C'est avant tout un film qui parle de la jeunesse et j'avais envie de travailler avec des jeunes, à peine plus vieux que les étudiants qu'on a rencontrés et qui pourraient me faire partager le dynamisme et la vision du monde de leur génération. J'ai connu Helena parce qu'elle a été mon assistante sur Un secret : elle m'avait alors montré un documentaire qu'elle avait réalisé avec Pierre-Nicolas et que j'avais trouvé formidable. Du coup, je leur ai naturellement proposé de participer à Marching Band.
Pourquoi avez-vous décidé de tourner dans le Sud des Etats-Unis ?
CM : On a dû prendre une décision très rapidement quand on a su qu'on avait la possibilité de tourner. Du coup, j'ai fait appel à mes amis professeurs d'université en Virginie, Peter Kirkpatrick et sa femme, qui nous ont ouvert des portes à University of Virginia et Virginia State University. Ce sont donc les circonstances qui nous ont amenés là, mais ces deux universités se sont avérées exemplaires par rapport à notre sujet.
Comment se sont passés les repérages ?
Helena Cotinier : Pierre est parti en repérages avec Annie Miller, productrice du film. Le Virginia Film Office, homologue de la Commission régionale du film en France, nous a accompagnés et orientés efficacement dans nos recherches. Le choix de University of Virginia (UVA), qui est l'une des meilleures facultés des Etats-Unis, et de Virginia State University (VSU), historiquement afro-américaine, nous convenait d'autant mieux qu'il y avait la candidature d'Obama et qu'on allait pouvoir aborder la question noire aux Etats-Unis.
La caméra semble se fondre totalement parmi les étudiants et se faire oublier…
CM : Je pense que l'un de nos atouts était la jeunesse de mes deux coréalisateurs et de notre opérateur qui ont été très vite adoptés.
HC : Ce qui nous a aussi aidés, c'est qu'à UVA on a accompagné les membres de l'orchestre qui avaient une semaine de “band camp”, au cours de laquelle ils se réunissent pour répéter de manière intensive. On était donc avec eux 24 heures sur 24, ce qui nous a permis de nous faire accepter dans la bonne humeur. On en a alors profité pour filmer les répétitions sur le practice field, où la caméra était au coeur du marching band. Il s'est alors créé une vraie confiance entre nous : ils ont vu qu'on était respectueux de leur travail et eux étaient respectueux du nôtre.
Et à Virginia State University ?
HC : La prise de contact a été un peu plus difficile qu'à UVA, où les jeunes étaient plus proches de nous par leurs origines sociales. Là encore, on a passé beaucoup de temps avec les membres de l'orchestre pendant les répétitions qui se déroulaient essentiellement dans une grande salle - la“band room” - qu'on voit dans le film. On les a filmés, on a traîné avec eux dans les couloirs de l'université et on a énormément parlé et ri ensemble.
Comment avez-vous repéré les “personnages” auxquels s'attache le film ?
HC : Au départ, on a demandé aux responsables des marching bands de nous diriger vers certaines personnalités. Mais finalement, les personnages qui nous intéressaient se sont plutôt manifestés à l'occasion du band camp de UVA et des répétitions à VSU : c'est en traînant avec eux le soir, en leur parlant de musique ou de politique, qu'on a appris à les connaître et à les apprécier. Les étudiants qui sont dans le film sont aussi ceux qui sont venus naturellement vers nous.
Les adultes sont tout aussi passionnants, comme cet homme d'une trentaine d'années qui parle de l'espoir perdu…
CM : J'ai adoré sa manière de s'exprimer comme un chanteur de blues. Il a eu une vie incroyable : il a été délinquant et a fait de la prison, avant de revenir à l'université pour essayer de s'en sortir. C'est la musique qui l'a sauvé.
HC : Le coach de l'orchestre de VSU, Doc Phillips, était une autre très forte personnalité qui s'est imposé à nous par son charisme. Il incarne une forme de sagesse et certains étudiants parlent même de lui comme de leur “papy”.
On a le sentiment que la fanfare a une fonction presque salvatrice à Virginia State University…
HC : Certains jeunes reconnaissent que s'il n'y avait pas le marching band, ils seraient en prison ou toxicomanes. Ce qui m'a beaucoup touchée pendant les répétitions dans le band room, c'est qu'on a l'impression qu'à chaque fois ils jouent leur vie. Même à UVA, la fanfare prend une part importante dans la vie des étudiants : il faut les voir courir pour aller aux répétitions avec envie et désir. C'est un phénomène qui m'a fascinée parce qu'il n'existe pas du tout en France : il n'y a pas cet enthousiasme dont nous avons été témoins.
CM : A VSU, le marching band, comme le sport, joue un rôle d'aide sociale ou universitaire. Quand le sort d'un étudiant est en balance, la Faculté peut décider de le garder s'il est un formidable musicien.
Le marching band est aussi très protocolaire.
HC : C'est vrai qu'il y a un côté militaire dans leur démarche. D'ailleurs, dans les deux universités, le terme qui revenait le plus souvent, avec “fraternité” et “amour de la musique”, était “discipline”. Les étudiants nous disaient que c'était pour eux une manière d'apprendre la vie et le respect, sans arrière-pensée péjorative.
CM : Certains jeunes de VSU font face à des situations sociales et personnelles tellement difficiles - ils sont tellement confrontés au désordre qu'ils ressentent le besoin de cet ordre qu'ils reçoivent comme un réconfort.
La question ethnique revient constamment dans les propos des étudiants…
CM : Cela s'est imposé à nous naturellement parce que les Noirs ont une grande importance dans le film et qu'il y avait la candidature d'Obama. Du coup, cela n'a cessé de s'amplifier au cours du tournage et la fin du film est une sorte de blues sur cette élection. C'est comme si une digue avait cédé et que les Noirs prenaient enfin la parole.
HC : Plus l'élection s'approchait, plus cette question devenait incontournable. Quand on en parlait avec les étudiants noirs, on ressentait chez eux une vraie fierté qui nous a touchés.
Vous filmez une jeunesse américaine qui se passionne pour la politique et l'avenir de son pays…
CM : A UVA, on sentait le poids de l'administration Bush qui pesait de plus en plus : une grande Majorité des étudiants nous confiaient que le pays ne pouvait pas continuer avec un gouvernement ultralibéral qui tenait des positions aussi extrémistes.
HC : Ils étaient également très sensibles au mal que Bush avait fait à l'image de l'Amérique dans le monde. C'était comme une revendication : ils venaient nous répéter que les Etats-Unis ne se résumaient pas à Bush ! Je ne suis pas certaine qu'ils soient extrêmement politisés, mais en tout cas cette élection les passionnait. Les adultes nous disaient que jamais ils n'avaient vu les jeunes s'intéresser autant à la politique.
CM : Leur manière d'être politisés relève davantage du civisme que d'une quelconque idéologie. Ce qui les intéresse, c'est de savoir qui va gouverner la cité.
HC : Ce qui m'a aussi frappée, c'est que même lorsqu'ils ne sont pas d'accord et qu'ils débattent entre eux, il n'y a jamais de violence verbale ou d'agressivité. On perçoit toujours un grand respect des idées de chacun. Quel que soit le vainqueur, ils étaient tous prêts à l'accepter.
On sent pourtant qu'on aurait risqué la catastrophe si Obama n'avait pas été élu.
CM : Plusieurs adultes, comme le directeur et les responsables des marching bands, nous disaient effectivement qu'ils craignaient d'importants débordements en cas de défaite d'Obama.Mais je pense que c'est l'inconscient collectif qui aurait joué : un grand nombre d'Américains souffrent de la crise et je pense que si Obama n'avait pas gagné, cela aurait pu être dangereux pour la stabilité de l'Amérique.
HC : On aurait aussi pu interpréter sa défaite comme du racisme. Quand on interroge les étudiants, quelle que soit leur couleur de peau, ils nous disaient que s'il ne gagnait pas, c'était parce qu'il était noir.
Même si on connaît aujourd'hui l'issue du scrutin, il y a un certain suspense dans le film…
CM : Ce qui était un peu excitant pour nous, c'est qu'au moment où on tournait, on ne connaissait pas la fin. Personne n'était certain qu'Obama remporte l'élection. Je disais souvent que cela pouvait être un film avec un“happy end”. C'est sans doute mon premier film qui finit bien, mais je ne l'ai pas fait exprès !
La séquence de la famille noire qui va voter est d'une grande force émotionnelle.
HC : C'est la famille d'Ashley, jeune musicienne à VSU, qui nous a beaucoup touchés. Au départ, on s'était dit qu'on allait suivre plusieurs étudiants le jour de l'élection, mais on a fini par s'attacher à cette jeune fille, à sa mère et à son frère. On était une toute petite équipe et, du coup, on n'était pas effrayants pour eux. Ce qui nous a permis de passer toute la journée avec eux.
Vous avez inséré des images d'archives des assassinats de Kennedy et de Martin Luther King…
CM : On n'a jamais cessé d'évoquer la menace d'assassinat qui pesait sur Obama. C'est le danger qui guette les hommes politiques américains dès qu'ils apparaissent comme progressistes et qu'ils ont un fort désir de réformes. Je pensais qu'on ne pouvait pas éluder cette question avec nos interlocuteurs. Du coup, on a placé la séquence d'archives pour insister sur le parallèle entre le sort des Kennedy et de Luther King et le risque que court Obama.
HC : Même sans leur poser directement la question, les étudiants en parlaient spontanément. Par exemple, Ashley était angoissée à l'idée qu'Obama puisse se faire tuer.
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