|
Quelle est l'origine du film ?
Le film est le fruit de mes réflexions et de celles de mon entourage autour de la crise de la quarantaine. Ce moment où l'on cherche un second souffle à sa vie. Mais où l'on se retrouve devant un cruel manque de possibles. C'est une période marquée par une grande perte de désir, de l'envie de l'autre qui, paradoxalement, se conjugue avec un grand retour de libido ! Le désir existentiel n'est plus là alors que le besoin sexuel revient en force. Et puis je voulais m'attarder sur le hiatus entre la vie fantasmée et la vie réellement vécue. Et donc faire un film qui se situerait entre rêve et réalité. Une question importante traverse le film :peut-on s'arracher à soi-même, dépasser ce que l'on est, ce que l'on a toujours été ? L'idée de changer de nature m'a traversé l'esprit tout au long de ma vie : fréquenter une jeune fille, avoir une vie de couple, comme tout le monde. Car on peut aussi se lasser d'une certaine forme de marginalité… Renoncer à ses rêves pour rentrer dans le rang, ne plus se sentir seul. C'est la grande tentation d'Armand : celle du modèle majoritaire. Parce que si tout le monde le fait, c'est que ça ne doit pas être si mal.
Le roi de l'évasion tranche avec ton film précédent.
Dans mon film précédent, je partais d'un monde de légende (peuplé de guerriers et de bandits) pour y réinjecter des éléments actuels ainsi que mes problématiques personnelles. Avec le Roi de l’évasion, j'avais envie de revenir au monde d'aujourd'hui. Ici, je ne suis pas parti avec une forme forte pré-établie. La forme du film s'est plus imposée au fur et à mesure de sa fabrication. Je voulais revenir à un univers naturaliste… Un naturalisme au sens où l'entend Flaubert quand il écrit qu'en matière d'art, le plus beau, le plus noble, c'est d'agir à la façon de la nature, c'est de faire rêver.
Le film est une comédie avec les recettes d'un mélodrame : deux amoureux que tout sépare, poursuivis par l'ordre établi…
Le film est contre l'idée que chacun est à sa place et doit y rester. Donc contre l'ordre établi. On a déjà vu le personnage de l'hétérosexuel qui un jour se lâche et goûte à l'homosexualité… Je me suis demandé ce que ça donnerait si on faisait l'inverse. Et avec un écart d'âge conséquent entre les deux protagonistes. Du coup, on a affaire à deux héros atypiques : un homosexuel d'une quarantaine d'année, en crise, et une jeune fille passionnée qui lui court après. On est dans la situation extrême d'un couple qui vit un amour interdit. Ils ont forcément le monde entier contre eux… Et surtout le père de Curly et la police. Les ingrédients du mélodrame sont bien là. Sauf que le héros est largué et qu'il ne sait pas vraiment ce qu'il veut, ce qui donne lieu à des situations très drôles dans son rapport au monde et à l'autre. D'un point de vue existentiel, par contre, c'est plus grave. C'est l'histoire d'un amour impossible. Il doit quitter la jeune fille et la façon dont il s'en sort n'est pas très glorieuse.
C'est un couple qui ne va pas de soi… On pourrait même le trouver très improbable !
Au début, j'avais plutôt envie d'inscrire le film dans la banalité, avec un jeune premier qui aurait eu le physique classique du bel homme. Mais au casting, tout a changé avec la rencontre de Ludovic Berthillot, homme massif et touchant. Et puis finalement, comme pour tous les protagonistes du film, ce sont les essais qui ont déterminé qui j'avais vraiment envie de filmer. Et c'est vrai que tout détonne… D'entrée de jeu, le spectateur est face à ce couple guère évident : cet homme avec son côté “nounours” et cette jeune fille mince et bien du sud. Hafsia Herzi est parfaite, en ce sens, elle passe très bien de l'adolescente à peine sortie de l'enfance à la jeune fille. Le pari du film était de faire marcher cette histoire d'amour. Le roi de l'évasion, c'est ça : un couple qu'on peut juger mal assorti au départ, et qui s'assortit peu à peu.
Dans le film, il y a de sacrés rôles secondaires ? Où trouvez-vous ces comédiens ?
On me parle souvent des comédiens amateurs qui jouent dans mes films, j'imagine que c'est à cause soit de leur accent soit de leurs gueules ou même de la qualité de leur jeu… Et le meilleur compliment que l'on puisse faire à un comédien, c'est peut-être justement de penser qu'il n'est pas comédien. Mais les comédiens avec lesquels je travaille sont (à une ou deux exceptions près) des professionnels que l'on trouve en organisant des castings… Et ils jouent dans d'autres films français, au théâtre, pour la télé. De plus, je travaille avec un directeur de casting qui n'hésite pas à sortir des sentiers battus et avec lequel on partage une envie de gens nouveaux, de figures fortes. Et c'est vrai que des comédiens comme François Clavier (le commissaire), Jean Toscan (Jean), Luc Palun (le père de Curly) ou Pierre Laur (Robert Rapaille) nourrissent leurs personnages avec leur propre façon d'être et apportent beaucoup au film.
Dès la scène de leur rencontre, Armand se montre un preux chevalier un peu spécial…
Armand est un homme qui plane, toujours dépassé par les évènements. La scène de la rencontre est significative
à cet égard. Il est pourtant bien plus costaud que les voyous qui agressent Curly mais il n'est pas très courageux, un peu fainéant... Il s'en sort lâchement en retirant de l'argent au distributeur automatique. C'est une conduite de minable qui a peur de perdre ses dents. Mais après, il va s'arracher à lui-même et faire preuve d'un vrai courage. Cette histoire qui le dépasse va l'amener à se dépasser.
Entre eux, c'est une passion ?
Pour Curly, oui. Elle y croit à fond. Lui, finalement, il se trouve un peu bousculé par les évènements. Il n'y va pas de lui-même… C'est elle qui prend les choses à bras-le-corps, avec la fougue et l'inconscience de l'adolescence. Et comme dans toutes les grandes histoires d'amour, elle a envie que ça dure toujours. Armand, lui, se laisse happer par cette fougue. Et ça lui plait aussi de se laisser emmener. Tant qu'ils courent dans la campagne pour échapper à leurs poursuivants,Armand est animé d'un désir très fort. Mais quand il se retrouve coincé dans une maison, dans une vraie vie de couple, là, ça devient une autre paire de manches.
Le film est-il un hymne à la nature ? Ou est-il simplement “naturiste” dans son traitement des scènes sexuelles ?
J'admets qu'il y a un certain lyrisme “naturiste” à filmer les scènes de sexe dans la nature mais je ne suis pas du tout tenté par un retour à la nature primitive. Ça a plutôt à voir avec une grande liberté sensuelle… mais le résultat est toujours pour moi très décevant. Parce que je choisis mes décors avec beaucoup de soin et finalement, ils passent toujours à l'arrière-plan. Je privilégie toujours les rapports des personnages entre eux. Et si je reconnais chez moi un côté bucolique, il est ici toujours cassé par des éléments extérieurs.
Il y aussi des éléments fantastiques… Les “dourougnes”, par exemple.
C'est une sorte de mandragore moderne possédant les vertus du viagra et de l'EPO, avec des effets désinhibants et aphrodisiaques... Bref, le dopant rêvé. On les trouve dans des endroits particuliers, au fond de la forêt. Elles sont cultivées comme un petit trésor par Robert un agriculteur du pays… Et il ne les cultive pas que pour le commerce mais aussi pour sa consommation personnelle et celle de ses amis.
Dans tes films, et celui-ci n'échappe pas à la règle,on trouve toujours des homosexuels dans des décors et dans des métiers où l'on n'a pas l'habitude de les voir. Humour ou provocation ?
La représentation de l'homosexuel au cinéma est souvent la même : il doit être jeune, bien foutu, coquet voire efféminé, au moins petit-bourgeois et urbain, en tout cas pas ouvrier, ni paysan. Dans mes films, j'admets que la proportion d'homosexuels est énorme par rapport à la réalité. Il n'empêche que ça drague à la campagne ! C'est un monde discret,un monde d'hommes qui aiment les hommes sans forcément se sentir appartenir à la communauté homosexuelle. Et cette drague en bord de route qui associe profs, paysans,étudiants ou VRP, jeunes ou vieux, est de plus en plus réprimée. La répression est douce mais réelle. Et au delà de l'homosexualité, c'est aussi d'une communauté des hommes dont je parle… Comme les chasseurs, dans les Landes, qui vivent ensemble dans leurs palombières pendant des semaines… Je ne dis pas qu'ils y font de drôles de choses, je n'en sais rien, mais cela m'invite au fantasme… Homos ou pas, les hommes ont tous envie de se retrouver entre eux dans une cabane au fond des bois. C'est d'ailleurs sur cette image que finit le film.
Tu te considères comme un cinéaste homosexuel ?
Quand je vois "Du soleil pour les gueux" ou "Pas de repos pour les braves" au rayon gay de la Fnac, je trouve ça réducteur et très agaçant. Longtemps, j'ai considéré que l'homosexualité ne me déterminait pas en tant que cinéaste. J'ai montré une homosexualité qui ne posait aucun problème… Mais c'était une forme de déni. En fait, socialement, ça reste un problème. Même si Armand ne souffre pas vraiment de l'homophobie, son homosexualité lui pose problème… D'autant plus qu'il n'assume pas sa gérontophilie. Et s'il aime une jeune fille, dans un coming-out inversé, c'est pour mieux se retrouver au final dans les bras d'un vieil homme.
Sur la représentation du sexe, le film est assez cru.
Oui, peut-être. Et en même temps, c'est beaucoup plus soft que ce qui était écrit. Et cela représentait un gros enjeu dans le film : il fallait éviter l'obscène tout en restant au plus proche des corps et de ce qui peut se passer physiquement pendant l'amour. Et c'était crucial que l'on croit aux relations sexuelles entre Armand et Curly. Que l'on pense qu'Armand a réellement viré sa cuti.
|